La BNU de Strasbourg, une métamorphoses intérieure

Le nouveau centre de gravité et grand œuvre de la Bibliothèque nationale universitaire, c’est l’escalier central en colimaçon suspendu par un cône de haubans ténus et inondé par le flux lumineux que déverse la grande coupole de bronze et de verre.

Dans un style néoclassique massif, conforme à l’esprit wilhelminien qui a soufflé sur Strasbourg après l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Empire allemand naissant, la Bibliothèque nationale universitaire (BNU) impose son austère silhouette. Si les façades et le toit de l’édifice, classés au patrimoine des monuments historiques en 2004, sont restés inchangés depuis leur achèvement en 1895, l’architecture intérieure, restructurée par l’Agence Nicolas Michelin associés (ANMA), vient de connaître une remarquable métamorphose.

Nouveau centre de gravité et grand oeuvre des lieux, l’escalier central en colimaçon suspendu par un cône de haubans ténus, inondé par le flux lumineux que déverse la grande coupole de bronze et de verre. L’architecte a voulu ici « renouer avec une forme de monumentalité débarrassée du triomphalisme des débuts ».

La BNU est la deuxième bibliothèque de France, derrière la Bibliothèque nationale de France (BNF), pour la volumétrie de ses collections (3,5 millions de documents, dont le précieux papyrus d’Empédocle), mais la première bibliothèque de l’enseignement supérieur, majoritairement orientée vers les sciences humaines et sociales. Les travaux entrepris, qui n’ont fait l’objet d’aucun recours de la part du voisinage, ont permis d’accroître sensiblement la capacité d’accueil de l’établissement en direction des étudiants, mais aussi du grand public.

Réexploiter le vide …

Le bâtiment s’étend désormais sur 18 000 m2, propose plus de 150 000 livres en libre accès, offre 660 places de travail à ses lecteurs (bien loin des 80 places de la transformation de l’après-guerre), affirme sa présence au sein de la bibliothèque numérique Numistral (en partenariat avec la BNF) et se dote d’un auditorium, de salles d’exposition et d’une cafétéria. Coût total des travaux : 64,8 millions d’euros, dont les deux tiers financés par l’État, le dernier tiers « à parité » entre la région, le département et la ville.

Pour permettre la nécessaire extension des surfaces requise par le programme, Nicolas Michelin a créé, sur chacun des cinq étages éclairés par l’imposant dôme, désormais libéré, de nouveaux espaces. Son astuce : réexploiter le vide créé par d’anciennes cours intérieures qu’il a remplies. Plus que dans toute autre bibliothèque, où il est confiné dans des salles de lecture bien définies, le silence ici se répand comme un fluide sur chacun des grands plateaux.

Choisies en priorité par les lecteurs : les longues tables de travail en balcon, généreusement éclairées, qui ouvrent sur les autres niveaux. Pour se reposer de l’attention accordée à l’étude, les yeux peuvent se détacher du papier ou de l’écran pour se perdre dans les profondeurs de la construction. Une gamme infinie de points de vue — Nicolas Michelin parle de « visées multiples » — s’offre au regard : les verticales de la structure, revêtues de blanc, certaines percées d’arcs en demi-cercle (plein cintre), rencontrent d’inattendues obliques.

Une étudiante a choisi d’élire domicile dans un recoin de premier choix, avec une vue imprenable sur la place de la République. « La vue des frondaisons et du palais du Rhin, depuis la partie ouverte de la salle de lecture, est proprement inouïe », s’enthousiasme l’administrateur de la BNU, Albert Poirot, fervent défenseur du projet.

La nouvelle « scénographie » ne se perçoit pas d’emblée. Nicolas Michelin a voulu soumettre le visiteur à un « effet de montée graduelle ». À peine le perron franchi, la volée de marches du prisme d’entrée resserre d’abord la perspective, laissant entrevoir les promesses lumineuses de l’atrium central. Arrivé au pied de l’escalier qui semble flotter dans l’air, le regard s’élève. Unique élément en courbe dans la structure orthogonale du bâtiment. Très difficile à photographier, la construction aérienne vaut à elle seule le détour.

À l’observateur attentif, l’escalier soumet une sorte d’énigme géométrique. À quel moment le faisceau de câbles qui l’enveloppe, circulaire à la base, se transforme-t-il en un fagot de lignes carrées en son sommet ? Les yeux levés au ciel, le cône de haubans prend soudain un autre sens. Il rappelle les gloires, ces traits de lumière divine dont le sculpteur italien Le Bernin avait usé, dans l’église Santa Maria della Vittoria de Rome, pour coiffer et darder sainte Thérèse en pleine extase.

La BNU, elle aussi, entretient sa mystique. Sauf qu’ici le sentiment d’élévation, à la fois littéral et métaphorique, s’ouvre en faveur de la connaissance, du savoir. Une mystique laïque, en quelque sorte.

La BNU dans les années 1960 :

Source : Les métamorphoses intérieures d’une bibliothèque universitaire | Le Devoir